Le viol dans le jeu de rôle… jusqu’où pouvons-nous aller?

RPG_TOR

Je vais tâcher de faire un résumé rapide de la situation, question d’expliquer pourquoi je désire parler de la liberté d’expression dans le jeu de rôles et ainsi sauter dans le vif du sujet aussi rapidement que possible.

Il y a quelques semaines, une extension controversée pour le système de jeu de rôles sur table OGL 3.5 était en vente sur le site Web DriveThruRPG. Le nom de cette extension, vous me demanderez? Tournament of rapists. Je crois qu’avec un tel titre, on comprend la raison pour laquelle la communauté du jeu de rôles sur table était en état de panique. De nombreuses plaintes ont été envoyées aux magasins offrant des exemplaires du livre en question, ainsi qu’à Otherverse Games, l’équipe à l’origine de celui-ci.

 

Voici le résumé officiel du bouquin :

V.O. : The Tournament of Rapists details the sadistic Rape Pure Flight circuit, expanding on what you’ve seen already and introducing dangerous new sexual predators. This sadistic bloodsport takes place in abandoned office buildings and atop Tokyo rooftops. An assortment of superhumanly powerful and inhumanly misogynistic men, and even worse women, step into impromptu fighting arenas, killing and raping the weaker in search of a multi-billion yen fight purse provided by a half-oni billionaire in thrall to dark impulses.

 

Bref, on propose aux joueurs d’infiltrer un réseau illégal dans lequel un demi-démon japonais organise un tournoi lors duquel des gens (hommes et femmes aux pouvoirs surhumains) combattent pour tuer et violer leurs victimes. Le jeu se déroule dans un monde contemporain dans lequel des démons (Onis) se promènent et sèment chaos, terreur et destruction. Les joueurs combattent ces créatures. Sur le Web, un grand vent de chevalerie et de bienséance s’est abattu sur les magasins qui ont osé vendre le produit ainsi que sur les gens responsables de la création du livre. En cherchant pour Tournament of Rapist sur Google, les articles déplorant l’infâme produit se multiplient par dizaines. Alors, les magasins ont fini par se débarrasser du produit et les menaces, insultes et plaintes ont diminué, et le créateur du bouquin est passé à autre chose.

Je ne vais pas ajouter de l’huile sur le feu en développant plus le sujet, cela a été fait à maintes reprises sur la toile. Cependant, toute cette histoire m’a fait réfléchir et m’a fait me poser plusieurs questions. C’est dans le but de lancer une discussion sur ces sujets que j’écris cet article. Je vais vous poser quelques questions, vous faire part de mon impression sur chacune d’entre elles et vous inviter à me faire part de votre opinion sur le sujet dans les commentaires. Lançons-nous!

 

Comment déterminer cette ligne à ne pas franchir?

Si l’on admet qu’il existe réellement une ligne qu’un créateur de jeu de rôles ne doit pas franchir, commençons tout d’abord par nous demander deux choses : qui sont les personnes pouvant décider de ce qui peut être dit et de ce qui doit être interdit? Et pour quelles raisons devrions-nous le faire?

Dans le cas de notre controverse du jour, certaines personnes influentes sur le Web ont fait part de leur opinion sur le sujet traité par le livre et une grande partie de la communauté du jeu de rôles adopta cette même vision, demandant de retirer le produit. Dans ce cas en particulier, ce n’est pas une personne qui a pris la décision qu’il s’agissait d’une ligne à ne pas franchir, mais bien un groupe de gens. C’est dans cette direction que ma façon de pensée se dirige.

Je ne crois pas qu’il faut tracer une ligne fixe qu’il ne faut pas franchir pour plaire à tout le monde, mais bel et bien définir chaque tabou, chaque truc à éviter en fonction des groupes de gens désirant participer au jeu de rôles. Ce qui s’applique au groupe A n’est pas nécessairement vrai pour le groupe B, et vice-versa. Chaque personne possède un chemin de vie différent, des craintes et des angoisses variées, nous ne pouvons censurer tout ce qui a le risque de choquer les gens. Par exemple, si le viol est un sujet tabou pour beaucoup de gens, le racisme et l’esclavagisme le sont tout autant pour plusieurs personnes. Pourquoi empêcher un sujet et accepter l’autre? Y en a-t-il un qui soit considéré comme moins important que l’autre? Non, les deux doivent être traités différemment pour chaque individu.

Au lieu de vouloir empêcher les gens d’écrire sur des sujets controversés et ainsi arrêter l’écriture d’aventures gravitant autour de sujets tabous, faites le choix de ne pas imposer ces sujets à votre entourage. Laissez la chance aux autres de parcourir ces eaux troubles s’ils se sentent capables de le faire, le choix leur appartient.

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Le jeu de rôle Pathfinder utilise régulièrement des thèmes épineux tels que l’esclavagisme, le génocide ou le racisme. Pourquoi s’empêcher de faire mention de crimes similaires au viol? Après tout, il est clair qu’un demi-orc n’est pas créé dans l’amour et le respect. Ce n’est pas parce que l’univers créé par le jeu ne précise pas l’existence de telles choses, qu’elles n’existent pas. Devons-nous couper sur le réalisme d’un monde par peur de choquer?
 
Comment utiliser ces tabous convenablement?

Mon point de vue sur la censure et sur la liberté d’expression est très franc : je crois pertinemment que tous devraient avoir le droit de dire ce qu’ils veulent, pourvu qu’ils soient prêts à en assumer les conséquences, peu importe le sujet. Cependant, je suis contre l’idée d’imposer sa vision aux autres ou de forcer les gens à penser contre leurs valeurs. Je suis complètement contre l’idée de forcer les joueurs dans une situation dans laquelle on est récompensé pour commettre des actions odieuses (tel que le viol ou le génocide pour ne nommer que celles-ci). Faire une telle chose est une très mauvaise idée selon moi, et c’est à ce moment que l’on peut vraiment dire qu’un jeu encourage ce genre de pratiques.

Ceci étant dit, je ne crois pas pour autant qu’il devrait être interdit de mettre les joueurs dans un contexte gravitant autour de sujets dangereux. Je crois fortement que c’est justement dans de telles situations que l’on arrive à donner une profondeur aux personnages. Tout comme la vulgarité dans l’écriture de textes, l’utilisation de tels concepts dans un jeu de rôles peut être très bénéfique. Il y a moyen d’utiliser ces sujets de façons intelligentes sans tomber dans les clichés ou dans l’approbation de crimes contre l’humanité.

  1. Assurez-vous d’avoir un but derrière l’utilisation de tels sujets.
  2. Évitez de décrire de quelle façon l’acte s’est déroulé.
  3. N’encouragez pas les joueurs à commettre de tels crimes.
  4. Utilisez ces sujets de façon à ce qu’ils affectent personnellement les personnages sans que ceux-ci ne les touchent directement, utilisez les choses et les personnes qui leur tiennent à cœur. (Famille proche, ville natale, etc.)
Detresse
« Regarde-moi, je suis complètement normale »… Imaginez avoir l’occasion de jouer la réaction de votre personnage une fois qu’il apprend que sa sœur est tombée dans une psychose à la suite d’un viol horrible commis par une figure importante de sa ville natale. Il n’a pas commis le crime et ne l’a pas observé, mais celui-ci sera tout de même très affecté. C’est dans cette direction que l’on doit diriger le jeu de rôle afin de faire vivre de fortes émotions et ainsi développer les personnages.

 

Séparer le joueur du personnage?

L’une des craintes avec l’utilisation de tels sujets est d’affecter négativement la vie réelle des joueurs par leur entremise. Comme je le disais plus tôt, informez-vous auprès d’eux pour savoir s’ils sont à l’aise avec certains sujets chauds que vous aimeriez utiliser dans votre campagne d’aventures. Une fois que votre enquête est terminée, il est PRIMORDIAL de vous assurer que chaque joueur comprend qu’il faut se détacher de son personnage.

Très souvent, le joueur finit par s’identifier à sa création et à s’attacher à l’univers qu’il est en train de bâtir autour de celui-ci. Il est clair qu’en laissant un joueur mélanger l’univers du jeu au nôtre, nous ouvrons la porte à de nombreuses déceptions. Un joueur trop investi émotionnellement dans son personnage pourrait être incapable d’endurer de tels événements sans être bouleversé. Certes, nous souhaitons faire vivre des émotions fortes à nos joueurs, mais pas au détriment de leur santé et/ou de leur moral.

WhoAmI
Évitez de mélanger votre réalité à celle de vos personnages. En vous attachant réellement à cet univers fictif, vous finirez par oublier qui vous êtes vraiment.

 

Une différence entre le jeu de rôles et les autres médias?

Si on me demande quelle est la différence entre le jeu de rôles et tous les autres types de fiction (films, livres, jeux vidéo, etc.), je répondrai sans hésiter qu’elle se retrouve dans le fait que les joueurs accomplissent les actions eux-mêmes et qu’ils ont le choix de faire à peu près n’importe quoi. D’ailleurs, le jeu vidéo est généralement traité comme bouc émissaire pour cette même raison lorsqu’un crime violent est commis. Trop souvent, on entend des phrases telles que « il jouait à des jeux vidéo, c’est clair que c’est ce qui l’a poussé à commettre un tel crime! » alors qu’en fin de compte, le lien est plus ou moins fiable si on compare cet individu aux quelques autres millions de joueurs n’ayant rien fait de tel encore.

Ceci étant dit, il y a des tonnes d’histoires horribles, disponibles de façon complètement légale dans les magasins, qui sont pires et/ou égales en matière de thèmes lourds, que ce soit des films ou des livres. Pour ne nommer que ceux-ci, je pense rapidement à des histoires telles que Deadgirl, A Serbian Film, The Walking Dead, Sept jours du talion, Un dimanche à la piscine à Kigali, To Kill a Mockingbird et j’en passe. Certes, plusieurs de ces ouvrages ont été critiqués, mais, en fin de compte, il en revenait aux gens de faire le choix de consommer le produit ou non. Pourquoi tenter de couper le droit d’écrire d’un auteur de jeux de rôles pour une telle chose alors qu’on laisse la chance aux auteurs de livres/films de continuer?

Decision_Supernatural
Qu’est-ce qui est pire? Vivre des émotions fortes en lisant un livre, en regardant un film ou bien en jouant un personnage dans un univers fictif? Et maintenant que vous avez répondu, quel média vous permet de vivre les émotions les plus fortes?
Un livre moins pire qu’un autre?

Et finalement, j’aimerais mettre le doigt sur un point qui me chicote dans toute cette histoire. La communauté s’est exprimée en mentionnant que le thème traité par ce livre était immonde et que celui-ci encourageait l’accomplissement de tels actes. Bien que je puisse comprendre que cet œuvre ait pu choquer des gens, je me demande pourquoi ce livre a été visé alors que plusieurs autres ont été acceptés par cette même communauté.

DonjonDragon_BookOfVileDarkness

Je prends, par exemple, l’extension Book of Vile Darkness du jeu de rôles Donjons et Dragons qui offre de nouvelles options pour la création de personnages maléfiques et monstrueux. Parmi les thèmes traités, on y trouve la nécrophilie, l’utilisation de la drogue et de la dépendance, le cannibalisme, la torture, et j’en passe! Malgré le fait que cette extension ait causé un émoi sur le Web à l’époque de sa sortie, celle-ci ne fut aucunement interdite dans les boutiques.

Son créateur, Dale Donovan, a eu la chance d’expliquer son point de vue et, finalement, l’histoire s’est calmé une fois le livre disponible sur les rayons. Pourquoi ne pas laisser sa chance à d’autres livres comme celui-ci et laisser le droit aux joueurs d’acheter les produits qu’ils désirent se procurer sans vouloir imposer ses valeurs ou croyances aux autres?

Conclusion

Pour conclure, j’aimerais terminer en faisant un petit récapitulatif des petites règles personnelles que j’ai établies à titre de maître de jeu au courant de ces nombreuses années. Vous pouvez prendre cette liste et la faire vôtre, tout comme vous pouvez ne pas être d’accord.

  1. Parlez avec vos joueurs, apprenez leurs limites.
  2. N’imposez pas de thèmes lourds si un joueur n’est pas à l’aise.
  3. Ne faites pas subir ces atrocités directement aux joueurs.
  4. Utilisez l’entourage du personnage pour traiter de tels thèmes.
  5. Évitez d’avoir à décrire les scènes en question, mentionnez-les.
  6. Ce n’est pas parce qu’un thème difficile est utilisé qu’on l’accepte.
  7. Apprenez aux joueurs à se détacher de leurs personnages.
  8. Si un produit ne vous intéresse pas, ne l’achetez pas.

Et bon, maintenant que je vous ai fait part de ma pensée et que les portes de la discussion sont ouvertes, j’aimerais savoir ce que vous pensez de tout cela. Est-ce que la controverse derrière Tournament of Rapists était justifiée? Quels thèmes devraient être interdits dans le monde des jeux de rôles et pour quelles raisons?

Que le débat commence!

PF_Court

Source 1 : La réaction du créateur sur la controverse
Source 2 : La réaction de Jessica Price, employée de Paizo Publishing
Source 3 : Page Wikipédia et l’histoire du Livre Interdit

2 thoughts on “Le viol dans le jeu de rôle… jusqu’où pouvons-nous aller?

  1. Tournament of rapists? Siboire, avec un titre de même, c’est doit être jovial comme histoire…
    Oui pour le handbook du « darkness », qui parle de la drogue, du sexe, des esclaves et tout, mais non aux storylines uniquement basés là-dessus. Oui au background des personnages, non aux tournois.
    don’t rape, make love without asking permission.

  2. Ceci est un commentaire réalisé par une succube voulant pervertir vos âmes. Si vous êtes un preux chevalier(e) au coeur pur, passez votre lecture !

    Un type de jeu-de-rôle à cette sauce n’est pas plus pire qu’une/des relations kinky qui désire organiser un  » faux-viol/kidnapping/scénarios maître/esclave » grandeur-nature. ( Il y a un autre terme pour ça, c’est BDSM pour ceux qui cherchent ).

    Toutes ces formes de sexualité, tant que sa reste du RÔLE-PLAY et que cela soit sécuritaire, sain ( selon la limite de chacun ) et qu’il y ait le consentement de tout le monde, j’y vois honnêtement aucun problème. Je ne pense pas vraiment que la majorité des gens qui jouent à ça se crinquent pour réellement violer une personne. Peut-être plus un catalyseur de fantasme. ( Parce q’on sais tous que les fantasmes n’ont jamais rien à voir avec la réalité n’est-ce pas ? )

    À vrai dire, vouloir jouer à un jeu de rôle similaire demande une très grande ouverture d’esprit.

    ( Puis finalement, c’est sur que du monde dangereux, il y en a partout mais est-ce qu’il faut vraiment s’empêcher de consommer un produit pour ça ?)

    Si je veux organiser ou participer à un jeu de rôle sur table ayant une dynamique sexuelle très présente, j’y jouerait seulement avec des amis très proches ou qui me connaissent suffisament afin d’éviter des situations malaisantes. On a beau en discuter sur des articles et s’étaler sur les raisons du pourquoi c’est correct ou malsain, la vérité c’est ce qui se passe autour de la table, reste autour de la table :P

    À bon entendeur :-)

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